Quand la souveraineté se détache du vivant
L’Union européenne s’apprête à créer un “28ᵉ régime” pour les entreprises :
un cadre juridique européen permettant de s’enregistrer directement à Bruxelles, en parallèle des 27 droits nationaux existants.
L’idée est présentée comme un progrès technique, une modernisation administrative destinée à renforcer la compétitivité du continent.
Mais derrière cette façade anodine se joue un basculement politique majeur, presque invisible, qui mérite d’être nommé.
Car ce nouveau régime n’est pas seulement un outil.
Il ouvre un marché de la souveraineté juridique. Les entreprises pourront choisir le droit qui leur convient le mieux, non plus en fonction d’un territoire, d’une histoire sociale ou d’un compromis démocratique, mais en fonction d’une logique d’optimisation.
Les droits nationaux entrent alors en concurrence directe avec un droit européen conçu pour être plus fluide, plus rapide, plus attractif. Une compétition silencieuse s’installe entre les souverainetés, et ce sont les règles les plus exigeantes — sociales, environnementales, démocratiques — qui risquent d’en faire les frais.
Ce glissement révèle une transformation profonde de la souveraineté européenne.
La souveraineté fonctionnelle, lorsqu’elle part des conditions humaines d’existence peut être un levier d’émancipation. Mais ici, elle se détache du vivant. Elle devient une souveraineté abstraite, opérationnelle, pensée pour les flux plutôt que pour les formes de vie.
Le “28ᵉ régime” crée un espace juridique sans territoire, sans ancrage social, sans communauté politique. Un espace conçu pour des entités non humaines, dans un monde qui n’est plus habité mais simplement traversé.
Ce dispositif fonctionne comme un 28ᵉ espace souverain, superposé aux États membres, mais sans peuple pour le porter, sans récit pour le légitimer.
C’est une forme de fédéralisme sans incarnation politique : une Europe qui avance là où les gouvernements ne bloquent pas — économie, finance, numérique — mais qui avance sans les citoyens, en contournant les lieux de délibération démocratique.
Une Europe qui ne se demande plus comment nous voulons vivre ensemble, mais comment rendre le marché plus fluide.
Cette désincarnation n’est pas un détail technique. Elle redéfinit ce qu’est un espace politique.
Elle installe une Europe construite par les flux plutôt que par les lieux, par les entreprises plutôt que par les peuples, par les juristes plutôt que par les citoyens. Une Europe qui tourne le dos aux ancrages territoriaux, aux communs, aux interdépendances écologiques, aux solidarités sociales — au moment même où ces dimensions devraient être renforcées.
Le débat à ouvrir n’est donc pas celui de la simplification administrative.
Il porte sur la nature même de la souveraineté européenne. Souhaitons‑nous une souveraineté incarnée, relationnelle, territoriale, écologique, démocratique ? Ou une souveraineté abstraite, ou l’essentiel n’est plus situé, conçue pour les flux et détachée du monde Commun ?
Le “28ᵉ régime” n’est pas un détail technique. C’est un choix de civilisation. Et il mérite d’être débattu à la hauteur de ce qu’il engage : notre manière de faire Europe, et surtout, notre manière d’y habiter.
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