Faire société et s’accorder


Commencer par prendre la main sur nos vies et nos interdépendances


Nous ne choisissons pas de naître.


Nous n’avons pas choisi le lieu, l’époque, la langue, les visages qui se sont penchés sur nous. Avant toute décision, avant toute opinion, avant toute conviction politique, il y a ce fait simple et irréductible : nous sommes là, dans un monde que nous n’avons pas fait, parmi des autres que nous n’avons pas choisis.
Pendant des mois encore, on ne décide pas. On reçoit. On absorbe. Le monde s’imprime en nous avant qu’on puisse le questionner.
Et puis vient un moment où l’on pourrait vivre seul. Certains y voient une liberté. Mais on découvre quelque chose d’étrange : ce que l’on construit avec d’autres a une saveur que rien de solitaire ne donne. On ne sait pas toujours l’expliquer. On sait qu’on ne veut pas s’en passer.

Commencer par là.


Avant le mouvement, la saveur … ce que l’on éprouve quand on fait quelque chose ensemble et que ça tient.
Faire société devient alors un choix véritable ; parce qu’il a son contraire. Et choisir, c’est accepter d’être changé par ce qu’on construit ensemble.
Mais cette transformation se fait dans un monde déjà traversé par des fils de contrainte qui orientent, hiérarchisent, et parfois confisquent notre être avant même qu’on ait pu le saisir.
Pour résister à cette confiscation, il ne suffit pas de le vouloir seul. Il faut pouvoir se situer … savoir être. Commencer par exister dans un espace où l’on n’est pas écrasé.
Il y a aussi des interdépendances que nous n’avons pas choisies non plus et qui nous précèdent encore plus loin que la naissance. Le fleuve, la forêt, le sol, le vivant qui nous traverse et que nous traversons : ils ne font pas société par choix. Ils font société par nécessité, par tresse, par le simple fait d’être là ensemble depuis bien avant nous.
Prendre la main sur nos vies, c’est rejoindre ce mouvement plus ancien.
Pas le diriger. Pas le maîtriser. Y prendre part, consciemment, ensemble, depuis le début.

Cet entretissage est l’expression de nos interdépendances.

Cette évidence n’est pas si simple à tenir. Elle suppose qu’on accepte de revoir ce que « faire société » veut dire ; et donc de distinguer entre plusieurs manières de s’y prendre. Il y a le fédéralisme du contrat, celui de Hamilton et Madison, qui commence quand les identités sont déjà formées et négocie des délégations entre acteurs constitués. Il y a le fédéralisme du territoire, celui de Proudhon, qui part de la commune productive, du faire ensemble, ancré dans un lieu. Il y a le fédéralisme de la rupture, celui d’Öcalan et Bookchin, puissant mais fragile ; il suppose une tension permanente pour tenir, un ennemi pour se définir.

Aucun ne commence assez tôt.

Ce qui s’impose alors, c’est autre chose ; un fédéralisme où chacun a la possibilité d’oser faire avec ses proches, sans attendre d’être constitué, représenté, mandaté. Un fédéralisme qui commence dans la pièce où l’on est.
Tous les fédéralismes existants commencent trop tard. Ils arrivent quand les identités sont déjà cristallisées, les intérêts déjà définis, les peurs déjà installées. Ils négocient des positions plutôt que de construire une présence commune.
Il nous faudrait un fédéralisme qui commence avant le début : dans le salon de beauté en Iran, dans le cercle de conscience en Suède, dans l’assemblée de bassin versant. Qui ne se demande pas encore qui délègue quoi à qui. Qui commence par exister, par faire ensemble, par éprouver cette saveur que rien de solitaire ne donne.


« Un fédéralisme du vivant.« 

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