Cueillir … et le monde devient passage

Qu’est-ce que cueillir

C’est l’art de voir un problème par l’assemblage de fragments de réel existant … plutôt que par l’accumulation de contraintes nouvelles par un réflexe d’ajout ou de forçage par la technique

Cueillir n’est pas qu’une collecte c’est une foi dans le réel

Au commencement est une difficulté à résoudre.

« On » est humain, face à une difficulté, le réflexe habituel est presque toujours le même : ajouter quelque chose. Une machine, un équipement, une règle de plus. On répond au problème en empilant une solution dessus, souvent dans l’urgence, souvent sans se demander si le problème avait vraiment besoin d’être posé ainsi.

Elle frappe. On veut déjà répondre.

Le réflexe arrive avant la réflexion : ajouter. Une machine, un mur, une loi de plus. Poser une pièce sur ce qui existe déjà, vite, avant que ça n’empire. Mais poser une pièce, ce n’est pas répondre. C’est reculer d’un pas pour ne pas avoir à bouger. Alors qu’avoir la sérénité de la frugalité est de ne plus être ou ça bloque, emmener avec soi la « matière du problème » pour lui redonner vie ailleurs ou d’une autre manière, autrement

Alors on essaie d’ouvrir la brèche qui permettra de faire un pas de côté.

Pas une solution, une preuve. Quelque part, quelqu’un vit déjà cette difficulté autrement, sans le savoir, sans le dire. Une classe sous les arbres. Une règle qui refuse de confondre l’argent et le vivant. Il en faut une seule. Une seule preuve suffit à faire tomber le « on ne peut pas faire autrement ».

Si on ne trouve rien, on s’arrête là. La difficulté reste entière, et on la subit. Mais si la preuve existe, même minuscule, même isolée, alors quelque chose vient de céder, et il n’est plus possible de revenir en arrière comme si de rien n’était.

Trouver d’autres pavés pour construire le chemin … assembler

Une preuve ne suffit plus. Il en faut d’autres, dispersées, imparfaites, jamais pensées ensemble, et il faut les faire tenir. On garde ce qui va dans le même sens. On jette le reste, même séduisant, même efficace, s’il trahit ce qu’on cherche vraiment. Si rien ne tient ensemble, on retourne cueillir, encore, ailleurs, autrement. On ne force jamais l’assemblage.

Mais si les pièces s’accordent, un projet commence à respirer. Et un projet qui respire ne peut plus rester sur place.

On peut désormais bouger, sortir, l’habiller.

On se libère, on peut désormais ne pas affronter la difficulté telle qu’elle a voulu s’imposer, maintenant on a vu qu’elle pouvait exister autrement, dans d’autre lieu. On la quitte. On emporte ce qu’on a rassemblé, et on va le faire vivre ailleurs, autrement. Ce n’est pas un pas de plus, c’est un pas de côté, et une fois qu’on l’a fait, il n’y a plus de retour possible au terrain d’avant.

Mais partir ne suffit pas pour adapter un nouveau projet.

Ce qui reste de la difficulté doit devenir fonctionnelle. Pas avec du neuf, avec ce qui dormait déjà là, mais ne s’imposait pas ; comme un acteur oublié, une organisation non envisagée à qui on donne un rôle. Si rien ne va, le déplacement reste une coquille vide, et il faut retourner assembler, chercher encore ce qui manque.

Mais si l’espace prend forme, il reste une dernière question, la plus exigeante.

L’attention a ceux qui risque de rester au bord.

Un déplacement profite souvent d’abord à ceux qui en avaient le moins besoin, sauf si on y veille ; personne ne doit être oublié en chemin. Sans ça, tout ce qui précède n’aura fait que déplacer l’injustice, au-delà de la difficulté.

Alors seulement, et pas avant, une difficulté cesse d’être seulement subie. Elle devient un chemin qu’on ignorait possible, tracé non pas en ajoutant, mais en regardant enfin ce qui, tout près, attendait d’être vu.