
L’évaluation usuelle des programmes politiques s’enferme le plus souvent dans une critique de surface : elle examine la cohérence comptable, le réalisme budgétaire ou l’efficacité opérationnelle des propositions sans jamais remettre en cause la structure même du monde qu’elles reconduisent. La méthodologie proposée dans le cadre du projet TAEN entend rompre avec cette analyse purement comptable ou technocratique.
La présente méthodologie ne cherche pas à vérifier la simple faisabilité administrative d’un projet, mais à voir si le programme se contente de gérer l’existant, de le refonder avec de nouvelles instances, ou s’il permet de changer de cap en devenant autre chose. Il s’agit de situer l’action politique non pas sur l’axe de son intensité technique (faire plus ou plus vite la même chose), mais sur sa capacité réelle à faire bifurquer nos manières d’habiter le monde.
Les lieux constituants de notre existence
Toute existence humaine et collective repose sur l’équilibre dynamique de quatre lieux constituants. Chaque lieu se définit par une matière fondamentale, une liberté à préserver et un énoncé éthique indépassable (le mot de passe) :
Dans notre monde, ils sont au nombre de quatre et cela suffit pour définir l’essentiel de notre vie. Chacun cherche à s’imposer, mais aucun ne peut exister sans les autres.
Il y a le lieu où chacun.e peut être soi-même, l’endroit où je peux oser grandir et faire grandir avec les proches. C’est l’Habiter qui existe par l’intime et l’attachement. Sa matière fondamentale c’est le temps libéré de la captation. Son mot de passe revendiqué est « Notre temps nous appartient. »
Il y a le lieu qui accueille ce que je tisse avec les autres, avec une manière d’être qui est l’adelphité, le neutre sociétal. C’est l’Autre qui existe par l’adelphité et la relation. Sa matière fondamentale est la circulation et l’échange. Son mot de passe revendiqué est « Ce qui nous lie nous libère. »
Il y a le lieu où s’ajustent les différences, les différends, pour mieux vivre ensemble. Une manière d’être présent dans la société avec dignité. C’est l’Accorder qui existe par la gestion des interdépendances. Sa matière fondamentale est le pouvoir d’agir et son partage. Son mot de passe revendiqué est « Nul ne décide seul de ce qui nous lie. »
Il y a l’endroit où je fabrique avec d’autres en commun, où j’ai la liberté de faire advenir ce qui devient possible. C’est le Faire qui existe par l’action et la création. Sa matière fondamentale est l’énergie renouvelable et souveraine. Son mot de passe revendiqué est « Une énergie renouvelable et libératrice. »
Pour y entrer il suffit de revendiquer un mot de passe ; il trace une ligne. D’un côté, ceux qui peuvent le prononcer sans se contredire. De l’autre, ceux qui ne le peuvent pas.
Grille de lecture : des niveaux et des empreintes
Pour soumettre un programme politique à l’épreuve du réel, la méthodologie TAEN croise les lieux constituants avec deux filtres de lecture :
1 – Les trois niveaux d’impact politique
Face à chaque lieu constituant, une proposition ne se mesure pas à son budget, mais au type de rupture qu’elle introduit :
- 1. L’Ajustement ou Réorganisation => Modifier les moyens
On ajuste la forme ou l’intensité sans toucher aux règles du jeu ni aux rapports de force. (Exemple : augmenter un budget, décaler un horaire).
- 2. La Refondation => Redistribuer le pouvoir
On modifie les règles et la gouvernance. Le pouvoir de décision se déplace vers de nouvelles instances ou de nouveaux acteurs. (Exemple : donner le droit de vote aux usagers, créer un conseil citoyen décisionnaire).
- 3. La Métamorphose => Changer la question même
On sort du cadre existant pour redéfinir le sujet. La mesure ne cherche plus à résoudre le problème du système actuel, elle le rend obsolète. (Exemple décaler les grandes vacances, par exemple de début juin à début août, et surtout de consacrer mai et août à l’école dehors : cours dans la nature, sous les arbres, dans des cours d’école végétalisées.).
2. L’entretissage et la vigilance des résidus (Empreintes)
- L’entretissage en contrepoint : Aucun lieu constituant ne doit en annuler un autre. Si un lieu domine temporairement (éclipse), ce passage ne doit jamais interdire la réémergence des trois autres.
- Le rappel des empreintes : La grille tient compte de neuf traces matérielles et immatérielles (matière, eau, sol, biodiversité, carbone, sagesse, systèmes, social, humain). L’analyse ne cherche pas à noter une performance, mais à révéler les silences et les oublis du texte politique.
Aller on entre … on explore
On ne part pas touste du même endroit, personne ne voit tout.
Nous allons mettre nos regards ensemble, et suivre le cheminement.
Habiter, là où tout débute
Habiter n’est pas un concept politique parmi d’autres, c’est l’ancrage. L’endroit où l’on naît, où l’on grandit avec ses proches, où l’on ose.
Tout ce qui est essentiel est là. C’est l’intime. C’est l’endroit où j’ose, où de la présence à soi dans un lieu prend son sens : non pas la propriété, non pas la résidence administrative, mais l’acte de prendre racine, de se situer sans se figer. La liberté qu’il engage est celle d’être quelque part ancré dans des conditions de sol, de durée, de réciprocité locale.
Et cette liberté a une matière : le temps. Le temps vécu, le temps partagé, le temps qui permet de faire grandir ce qui ne pousse pas vite. Habiter demande du temps qui ne soit pas capturé, du temps qui reste disponible pour ce qui compte vraiment.
C’est pourquoi le mot de passe de ce lieu est simple et radical : notre temps nous appartient.
L’analyse d’un programme va porter sur le temps au travers de ce lieux constituants : les propositions touche-t-elle seulement les horaires (réorganisation), redéfinit-il qui décide du temps de chacun (refondation), ou change-t-il la nature même du rapport au temps (métamorphose) ?
L’Autre, là où je deviens moi avec tous les autres.
L’autre me regarde sans me connaître entièrement et c’est précisément cela qui m’oblige à exister au-delà de moi-même.
C’est là que l’intime rencontre le Commun. L’adelphité fait ce lien : l’adelphité une manière d’être avec les autres qui ne demande ni la ressemblance ni la fusion, seulement la reconnaissance de ce qui est là, vivant, différent. L’autre est un tiers constituant entre soi et le monde.
La liberté qu’il engage c’est d’être avec, hors des regards qui réduisent et assignent. Elle demande des porosités, des passages, un regard décolonisé de ses certitudes.
Et cette liberté a une matière : le besoin de circuler d’échanger. C’est là qu’apparaissent les concordances et les dissonances. Ce qui résonne entre des existences différentes, et ce qui résiste. Les deux sont nécessaires. Les deux enrichissent.
C’est pourquoi le mot de passe de ce lieu est : ce qui nous lie nous libère.
Ce lieu constituant interroge tout programme : l’accès à la culture et à la connaissance, aux soins, les conditions de la coopération, l’envie de fabriquer et d’agir avec et pour les autres.
Les propositions touchent-elles seulement les flux et leur gestion (réorganisation), redéfinissent-elles qui est reconnu comme adelphe dans la société (refondation), ou changent-elles la nature même du regard sur l’autre (métamorphose) ?
Accorder, pour faire société : regarder la vie sans détourner les yeux
Nous ne choisissons pas de naître.
Nous n’avons pas choisi le lieu, l’époque, la langue, les visages qui se sont penchés sur nous. Avant toute décision, avant toute opinion, avant toute conviction politique, il y a ce fait simple et irréductible : nous sommes là, dans un monde que nous n’avons pas fait, parmi des autres que nous n’avons pas choisis.
Pendant des mois encore, on ne décide pas. On reçoit. On absorbe. Le monde s’imprime en nous avant qu’on puisse le questionner … et puis vient un moment où l’on pourrait se suffire à soi-même. Survivre seul, à l’écart.
Et puis vient un moment où l’on pourrait vivre seul. Mais on découvre quelque chose d’étrange : ce que l’on construit avec d’autres a une saveur que rien de solitaire ne donne. On ne sait pas toujours l’expliquer. On sait qu’on ne veut pas s’en passer :
Faire société devient alors un choix.
Un choix véritable, parce qu’il a son contraire. On pourrait vivre à l’écart, se suffire à soi-même. Certains y voient une liberté.
Choisir de faire société, c’est accepter une transformation. Mais cette transformation se fait dans un monde déjà traversé par des fils de contrainte qui orientent, hiérarchisent, et parfois confisquent notre être avant même qu’on ait pu le saisir.
Pour résister à cette confiscation, il ne suffit pas de le vouloir seul. Il faut pouvoir se situer … savoir être. Et cela ne devient possible que dans une société apaisée ; où l’on ne subit pas le temps et les autres, mais où on tisse ensemble.
Faire société c’est prendre la main sur notre temps et notre manière d’être avec les autres ; c’est reprendre la main sur nos vies.
Ce tissage est un entretissage en contrepoint, il est l’expression de nos interdépendances.
Mais nos interdépendances ne s’arrêtent pas aux humains… nos interdépendances ont trois visages, et il nous a fallu du temps pour les voir ensemble.
La première est la plus immédiate : nous dépendons des autres humains qui partagent notre temps. Ceux avec qui nous travaillons, habitons, délibérons, nous disputons. Ceux que nous ne connaissons pas mais dont les gestes conditionnent les nôtres : le paysan dont nous mangeons le travail, l’ouvrière dont nous portons la fabrication, le voisin dont nous respirons la présence. Cette interdépendance-là, nous l’avons appris à reconnaître, parfois à célébrer, souvent à esquiver. Elle exige qu’on s’accorde, non pas qu’on efface les différences, mais qu’on construise des espaces où les désaccords peuvent se tenir sans détruire le tissu.
La deuxième est plus difficile à voir, parce qu’elle est silencieuse. Nous dépendons du vivant non-humain : l’eau, le sol, l’air, les espèces animales et végétales, les microorganismes qui rendent possible toute existence. Ce réseau n’a pas de voix dans nos assemblées. Il n’envoie pas de délégués. Il répond autrement : par la sécheresse, par l’effondrement des populations, par la disparition de ce qu’on croyait acquis. Reconnaître cette interdépendance, c’est accepter que le vivant ne soit pas un décor de notre histoire mais un co-acteur que nous avons mis hors délibération à nos risques et périls.
La troisième est la plus étrange, parce qu’elle est asymétrique. Nous dépendons des générations futures dans un sens qui n’est pas réciproque : elles ne peuvent rien pour nous, mais nous pouvons tout pour elles. Elles n’ont pas de voix aujourd’hui. Elles n’ont pas de vote, pas de syndicat, pas de rue où manifester. Et pourtant ce que nous décidons maintenant, ce que nous cultivons ou épuisons, ce que nous construisons ou détruisons, ce que nous transmettons ou confisquons, sera leur condition de départ. Leur point de naissance dans un monde qu’elles n’auront pas choisi non plus. Cette troisième interdépendance est peut-être la plus exigeante politiquement. Elle demande de tenir compte d’intérêts qui ne peuvent pas s’exprimer. Elle demande une forme de représentation du silence, non pas parler à leur place, mais laisser de l’espace pour leur possible, ne pas tout solder, ne pas tout optimiser pour aujourd’hui.
Ces trois interdépendances ne sont pas trois chapitres séparés. Elles sont les trois dimensions d’un même tissu.
Ce que nous faisons avec les autres humains présents structure ce que nous laissons au vivant. Ce que nous laissons au vivant détermine dans quel monde naîtront les générations futures. Et ce que nous voulons transmettre à ces générations oblige en retour notre façon de vivre le présent avec nos contemporains et avec le non-humain.
Reprendre la main sur nos vies, c’est reprendre la main sur ces trois fils à la fois. Non pas séparément, l’un après l’autre, comme si on pouvait d’abord régler les affaires humaines, puis s’occuper de la nature, puis penser à l’avenir. Mais ensemble, parce qu’ils sont noués.
S’accorder, c’est apprendre à tenir ces trois temporalités et ces trois présences dans le même geste politique.
S’accorder, alors, prend un sens plus large que s’entendre.
S’accorder, c’est d’abord se situer. Reconnaître depuis quel lieu on parle, depuis quel sol on pense, depuis quel bassin versant on boit. Non pas pour se replier dans ce lieu, mais parce qu’on ne peut tendre vers l’autre que depuis quelque part. L’enracinement n’est pas la clôture, c’est la condition de l’ouverture.
S’accorder, c’est ensuite faire ensemble, pas seulement décider ensemble. Ce qui se fabrique en commun crée entre les personnes quelque chose qu’aucun contrat ne produit : une connaissance mutuelle qui vient du faire.
S’accorder, c’est enfin reconnaître la dépendance, sans la subir. Reconnaître que ce que je suis n’est pas séparable de ce que tu es, de ce que le lieu est, de ce que le vivant est. Non pas comme une contrainte qui m’écrase, mais comme une réalité qui me constitue et m’oblige dans les deux sens du mot : qui me lie, et qui me donne des obligations.
S’accorder ne donne pas un monde parfait mais un monde de satiété
Ce monde n’est pas à construire après la révolution ou après l’effondrement. C’est une direction, une façon d’orienter, de trancher parfois … pas simplement de coexister
C’est là que l’adelphité rencontre l’épreuve du réel : reconnaître l’autre ne suffit pas, encore faut-il pouvoir arbitrer entre nos façons incompatibles d’habiter le monde, sans que l’un impose silencieusement sa mesure à l’autre. Accorder est ce travail d’ajustement permanent, jamais soldé, qui permet à chacun.e de rester présent.e dans la société sans y perdre sa dignité.
La liberté qu’il engage est celle de pouvoir contester sans être écarté, de peser dans la décision qui me concerne, même minoritairement, même seul.e. Elle demande des instances où le différend peut se dire, où il n’est ni nié ni maté.
Et cette liberté a une matière : le pouvoir de décider, et la manière dont il se partage sans s’imposer. Qui décide, selon quelle procédure, avec quel recours pour celui ou celle qui perd. C’est là qu’apparaissent les rapports de force et les procédures qui tentent de les apprivoiser. Les deux existent toujours ensemble ; aucune procédure n’efface le rapport de force, mais certaines l’obligent à se justifier.
C’est pourquoi le mot de passe de ce lieu est : nul ne décide seul de ce qui nous lie.
Ce lieu constituant interroge tout programme : qui a voix dans la décision, comment se règle le différend, quels recours existent pour la minorité, quelle place pour la contestation elle-même. Les propositions touchent-elles seulement les modalités du vote ou de la médiation (réorganisation), redéfinissent-elles qui a le pouvoir de trancher (refondation), ou changent-elles la nature même de ce que signifie décider ensemble, par exemple en sortant du principe majoritaire ou représentatif (métamorphose) ?
Faire en complicité, le pouvoir de fabriquer un monde
Il y a ceux qui parlent chiffres, croissance, plans quinquennaux. Et puis il y a ceux qui font.
Le Faire engage, laisse des traces et produit des effets. C’est le lieu où les intentions rencontrent le réel et deviennent opérationnelles, le lieu du mouvement.
On l’a vu, l’Habiter a besoin de temps. L’Autre a besoin de circuler. L’Accorder fait l’habitabilité. Et le Faire, en mouvement, a besoin d’énergie.
L’époque des tracteurs de trois tonnes, perfusés au diesel et au crédit, s’essouffle. Face au mur qui vient, deux impasses se présentent, revenir à la bougie ou courir plus vite vers le gigantisme. Faire, c’est le pas de côté qui refuse les deux : ni nostalgie, ni fuite en avant, mais un recommencement, à l’échelle où le réel compte plus que les modèles.
Faire, ici, n’est jamais solitaire. C’est une complicité, au même titre que l’adelphité pour l’Autre : complicité avec ceux qui font à nos côtés, mais aussi complicité avec le vivant, et complicité, surtout, avec l’outil lui-même, celui qu’on connaît, qu’on entretient, qu’on répare, qui use de nous autant que nous usons de lui. Ce qui est fait avec cette attention n’est jamais un simple objet, c’est une œuvre, une extension de soi, une autre façon d’habiter le monde.
La liberté qu’il engage est celle de savoir d’où viennent nos outils, nos vêtements, notre nourriture, et par qui ils ont été faits. Elle demande de reprendre la main sur ce qui, sans qu’on l’ait choisi, avait été confié à des chaînes qu’on ne voit plus, des échelles qu’on ne maîtrise plus.
Et cette liberté a une matière : l’énergie. Non pas celle qui s’extrait et s’épuise, mais celle qui circule et se renouvelle, le muscle, le soleil, le vivant. C’est là qu’apparaissent le sol traité comme allié plutôt que comme ressource, et les fermes, les ateliers, les fabriques, les monnaies locales et/ou sectorielles qui esquissent déjà, ici et là, ce qu’une « communauté du Faire » peut être.
C’est pourquoi le mot de passe de ce lieu est : une énergie renouvelable et libératrice.
Ce lieu constituant interroge tout programme : d’où vient l’énergie qui fait tourner nos productions, qui la possède, quel rapport elle installe entre travail et vie. Les propositions se contentent-elles de redécouper la production énergétique sans toucher au système (réorganisation), redéfinissent-elles qui décide de l’énergie, communs, coopératives, autonomie locale (refondation), ou changent-elles la nature même du rapport travail/énergie (métamorphose) ?
Entretisser en contrepoint
C’est l’harmonie qui tient les équilibres, sans cesse en mouvement, entre les lieux constituants.
Lire un programme, c’est se demander quel lieu il tend en premier, la voix qui porte la mélodie principale, quels lieux il laisse flotter en accompagnement, et surtout, s’il y a un moment où les quatre reviennent ensemble, ou si certains sont purement décoratifs, cités une fois puis oubliés.
Un programme porte toujours plusieurs lieux constituants à la fois. Le temps, l’énergie, l’habitabilité, la circulation. Chacun indépendant, mais tenu aux autres à chaque instant.
Aucun ne doit dominer ni disparaître. Pourtant l’un éclipse presque toujours l’autre, ne serait-ce qu’un temps. C’est ce qu’il faut savoir lire.
Quand le Faire éclipse l’Habiter, la production dévore le temps. Quand l’Accorder éclipse l’Autre, la procédure remplace le lien. Quand l’Autre éclipse l’Accorder, la circulation dilue la capacité à trancher. Quand l’Habiter éclipse le Faire, l’ancrage se fige en immobilisme.
Ce n’est pas une faute du programme ; c’est ce que tout programme traverse, tôt ou tard, avec ce qui compte. La question est donc : que fait-il de cette éclipse, la nie-t-il, ou, ne pouvant l’éviter, que cueille-t-il malgré tout, un pis-aller qu’on peut réaliser mais qui, en fait, ne résout rien, ou une nouvelle voie, un pas de côté, qui paraît la solution ?
On l’a vu au printemps 2020. L’hôpital, écrasé par l’afflux, a vu ses règles de gestion habituelles voler en éclats en quelques jours. Ce n’était pas le chaos, c’était l’inverse : soignants, aides-soignants, brancardiers ont recomposé, dans l’urgence, une organisation que personne n’avait planifiée, et qui a tenu. Le Faire y a éclipsé l’Accorder, plus de temps pour les procédures, il fallait soigner. Mais ce moment n’a pas détruit l’Accorder, il l’a réinventé sous une autre forme, plus horizontale, où la coopération immédiate a fait ce que la hiérarchie ne pouvait plus faire.
C’est pourquoi le mot de passe de ce filtre de lecture est : « l’omniprésence d’un seul lieu constituant ne peut être qu’un passage qui n’empêche pas les autres d’exister. »
Les empreintes
Et pour ne pas mentir sur le chemin parcouru, les empreintes nous rappellent ce que nous laissons chaque jour par notre présence : la matière, l’eau, le sol, la biodiversité, le carbone, la sagesse, les systèmes, le social et l’humain.
Elles ne se mesurent pas ici, elles se rappellent. Ce ne sont pas des normes à atteindre, ce sont des présences à ne pas oublier. Un programme peut très bien ne rien promettre sur l’eau ou sur la sagesse transmise, ce n’est pas nécessairement une faute, mais c’est un silence, et un silence se remarque.
Lire un programme à travers les empreintes, ce n’est donc pas noter, c’est compter les absences. Combien de ces neuf traces le texte nomme-t-il, ne serait-ce qu’en passant. Combien reste-t-il muet, comme si elles n’existaient pas.
Ce filtre de lecture ne demande pas d’accord ni de profondeur. Il demande une chose seulement : qu’on n’oublie pas ce qu’on laisse derrière soi.
Ecouter quatre lieux où se joue toute existence
Un programme politique se lit souvent par ses mesures : combien, pour qui, à quelle échéance. Cette grille propose une autre entrée : qu’est-ce que ce programme change vraiment, et à quel point ?
Elle ne remplace pas l’analyse habituelle. Elle ajoute une question que les comparatifs classiques posent rarement : est-ce que ce programme réorganise l’existant, refonde le pouvoir qui décide, ou change la nature même de ce dont on parle ?
L’outil a deux usages, pas un seul :
- Usage diagnostic : lire un programme déjà écrit (le sien ou celui d’un autre acteur) et situer chaque souveraineté d’un lieu constituant, chaque filtre de lecture sur un axe de profondeur, puis observer les tensions entre elles.
- Usage génératif : construire une proposition collective plutôt que seulement juger celles des autres. Dans ce cas, la métamorphose n’est pas décidée à l’avance, elle émerge d’un tissage de pratiques déjà existantes, cueillies puis mises en tension les unes avec les autres. (Qu’est-ce que cueillir : C’est l’art de voir un problème par l’assemblage de fragments de réel existant … plutôt que par l’accumulation de contraintes nouvelles par un réflexe d’ajout ou de forçage par la technique Cueillir n’est pas qu’une collecte c’est une foi dans le réel
Les deux usages, diagnostic et génératif s’appuient sur le même alignement de lieux constituants. La grille se remplit dans l’ordre : d’abord le socle d’alignement des lieux constituants, puis l’usage diagnostic, puis l’usage génératif.
L’outil est fait pour être utilisé à plusieurs, sans prérequis théorique. Il s’apprend en marchant, sur un exemple concret, pas en amont sur la théorie.
Le socle d’alignement des quatre souverainetés
Tout programme peut être interrogé sur quatre terrains, chacun résumé par un mot de passe simple :
| Souveraineté | Mot de passe | Question posée |
| Habiter | « Notre temps nous appartient » | Que dit le programme sur le temps de vie, le temps de travail, le temps disponible ? |
| Faire | « Une énergie renouvelable et libératrice » | Que dit le programme sur l’énergie, la production, le travail ? |
| Accorder | « L’habitabilité en tous lieux » | Que dit le programme sur le territoire, les institutions, qui décide où ? |
| L’Autre | « La libre circulation nous enrichit » | Que dit le programme sur la circulation, les échanges, l’accueil ? |
Un programme peut être silencieux sur une souveraineté. C’est déjà une information : l’absence de réponse est une réponse.
L’entretissage en contrepoint
Un programme porte plusieurs voix à la fois (temps, énergie, habitabilité, circulation), chacune indépendante mais tenue aux autres à chaque instant. Aucune ne doit dominer ni disparaître. Ce qu’il faut lire n’est donc pas seulement la profondeur de chaque voix prise seule, mais ce que le programme choisit de tendre, et ce qu’il laisse flotter, pour que l’ensemble tienne, ou ne tienne pas.
Concrètement, en atelier, une fois la grille remplie sur plusieurs lignes, poser deux questions de synthèse par « mesure » du programme :
- Quelle souveraineté est le plus mise en avant ?
- Quelle souveraineté semble-t-il freiner ou taire pour ne pas déstabiliser la première ?
Cette lecture transversale est souvent plus révélatrice que le remplissage ligne par ligne. Un programme ou une mesure peut cocher les quatre souverainetés sans qu’aucune ne soit véritablement mise en tension avec les autres, ce qui est en soi un diagnostic.
Le principe des préférences révélées
Ce mécanisme a un équivalent connu en économie : la théorie des préférences révélées (Paul Samuelson). On ne connaît pas les vraies priorités de quelqu’un en lui demandant ce qu’il valorise, on les connaît en observant ce à quoi il renonce quand il ne peut pas tout avoir.
Un programme qui déclare vouloir tout, sans jamais rien sacrifier, ne révèle rien de ses priorités réelles. On ne connaît les choix de quelqu’un qu’à l’endroit où il doit renoncer à quelque chose pour obtenir autre chose. Un programme qui ne renonce jamais à rien n’a peut-être encore rien choisi.
Un programme qui coche les quatre souverainetés au même niveau verbal, sans qu’aucune contrainte réelle ne soit assumée, n’a probablement pas de priorité réelle. À l’inverse, une souveraineté qui progresse fortement pendant qu’une autre stagne est la trace d’un arbitrage réel, même non revendiqué comme tel.
L’axe des filtres de lecture
Pour chaque souveraineté recherchée, un même acteur politique peut se situer à trois niveaux d’engagements :
- Réorganisation : on change l’ampleur ou la forme, mais pas qui décide. Les mêmes institutions, les mêmes rapports de pouvoir, simplement redéployés ou étendus.
- Refondation : on redéfinit qui décide. Le pouvoir se déplace, de nouvelles instances apparaissent, la question « qui » change de réponse.
- Métamorphose : on change la nature même de la question posée. Ce n’est plus une variante de l’existant, c’est un objet différent.
Le piège à éviter : nature ou intensité
Dans la comparaison, le choix d’un niveau peut être « commun ». Avant de trancher, il faut se poser une question préalable :
Ces acteurs répondent-ils à la même question, avec des ambitions différentes ? Ou répondent-ils à des questions différentes ?
Si c’est la même question avec plus ou moins d’ambition (plus ou moins de moyens, plus ou moins vite), c’est une différence d’intensité, pas de nature, le niveau d’engagement est en fait le même.
Si la question elle-même change (« changer le découpage d’un territoire » devient « quelles sont les fonctionnalités qu’on attend d’un territoire et le redécoupage qui va avec », c’est une différence de nature, et la proposition du programme se lit en regardant les trois filtres d’engagements.
Ne pas forcer une symétrie à trois niveaux là où la réalité n’en offre que deux.
Usage diagnostic : protocole d’atelier
Étape 1 : choisir le terrain
Sélectionner deux ou trois programmes à comparer, et une seule souveraineté pour commencer (ne pas essayer de tout traiter en une session).
Étape 2 : poser la question du mot de passe
Pour chaque programme, chercher très concrètement ce qu’il dit sur la question posée par la souveraineté choisie. S’appuyer sur des mesures précises du programme, pas sur une impression générale.
Étape 3 : tester nature ou intensité
Avant de situer chaque programme sur l’axe, comparer les acteurs entre eux : répondent-ils à la même question ou à des questions différentes ? Ce test se fait en groupe, à l’oral, avant de remplir quoi que ce soit.
Étape 4 : remplir et justifier
Pour chaque programme, noter en une ou deux phrases pourquoi il se situe à tel niveau, en citant l’élément concret du programme qui justifie ce choix.
Étape 5 : lecture transversale (une fois plusieurs lignes remplies)
Une fois deux souverainetés ou plus renseignées pour les mêmes acteurs, observer les écarts : un programme peut avancer fort sur une ligne et rester timide sur une autre. C’est le principe de l’entretissage en contrepoint.
Étape 6 : repérer et qualifier les équilibres inélégants
Une fois la lecture transversale faite, chercher les endroits où un même programme fait cohabiter deux logiques de nature différente sans les résoudre (par exemple : une trajectoire pilotée par l’État, et en même temps une convention citoyenne sur le même sujet). C’est un équilibre inélégant. ( voir ci-dessous)
Usage génératif : de la cueillette à la métamorphose
L’usage diagnostic regarde des programmes déjà écrits. L’usage génératif sert à un collectif qui veut produire sa propre proposition sur une souveraineté.
Le principe s’appuie sur l’expérience de la Collectivité Territoriale de Bassin (CTB : Naissance des Collectivités Territoriales de Bassin – Plateforme de la Post-croissance) : cette proposition n’a pas été pensée d’abord comme un concept, puis déclinée en dispositifs. Elle est le résultat d’une cueillette de pratiques déjà existantes ailleurs (gestion de bassin versant, mécanismes de délibération locale, agences de l’eau), dont aucune, prise seule, n’aurait suffi à produire un changement de nature. C’est leur tissage en contrepoint, la façon dont elles se sont tenues et répondues les unes aux autres, qui a fait émerger la métamorphose.
Autrement dit : la métamorphose n’a pas précédé l’entretissage en contrepoint, elle en a découlé des pratiques cueillies.
Protocole pour un collectif qui veut générer une proposition
- Cueillir : rassembler plusieurs pratiques déjà existantes, ailleurs, qui touchent à la même souveraineté, sans se soucier au départ de leur cohérence entre elles.
- Mettre en tension : examiner comment ces pratiques se répondent, se contredisent ou se complètent, comme des voix indépendantes qui doivent rester tenues les unes aux autres.
- Observer l’émergence : vérifier si ce tissage produit, de lui-même, une forme qu’aucune des pratiques cueillies ne portait seule. Si oui, c’est une métamorphose en gestation. Si non, on reste au niveau de la réorganisation ou de la refondation, et c’est un résultat honnête, pas un échec.
Cueillir … et le monde devient passage – Plateforme de la Post-croissance
Qualifier les équilibres inélégants
Un programme qui fait cohabiter, sur une même souveraineté, deux logiques de nature différente sans les résoudre (par exemple une trajectoire pilotée par l’État et un geste de pouvoir citoyen sur le même sujet) présente un équilibre inélégant. Ce n’est pas nécessairement un défaut de rédaction : ça peut être le signe d’une radicalité contenue, une dissonance qui presse contre la structure existante sans être allée jusqu’au bout. En contrepoint musical, une dissonance n’est pas une erreur, elle est la tension qui appelle une résolution.
Mais toute inélégance n’est pas une radicalité retenue. Deux cas sont à distinguer :
- Dissonance productive : le programme esquisse un changement de nature, mais ne l’assume pas encore institutionnellement, par prudence ou par contrainte de faisabilité.
- Habillage : le programme ajoute un geste citoyen ou participatif sans intention réelle de déplacer le pouvoir, pour donner l’apparence d’une refondation.
Le test pour trancher
Reprendre le principe des préférences révélées : une radicalité réelle, même contenue, laisse une trace ailleurs dans le programme, sous forme d’un renoncement corrélé (un moyen sacrifié, une compétence effectivement transférée). Un habillage, lui, ne coûte rien au reste du programme.
Un équilibre inélégant est le signe possible d’une radicalité contenue, pas d’un défaut de rédaction. Pour vérifier s’il est réel ou seulement affiché, chercher s’il s’accompagne d’un renoncement ailleurs dans le programme. Si oui, c’est une dissonance qui presse vers une métamorphose non assumée. Si non, c’est un geste sans conséquence … peut être sans intérêt.
Exemple (test) déjà travaillé (pour lancer une première séance)
Souveraineté Accorder, comparaison LFI / Les Écologistes / Collectivités Territoriales de Bassin (CTB) :
- LFI : redécoupage en écorégions autour des sous-bassins versants. Les institutions restent les mêmes, simplement réaffectées. → Réorganisation.
- Les Écologistes : limites planétaires inscrites dans les traités, institutions du vivant, démocratie écologique. Le pouvoir se redéfinit, pas seulement le territoire. → Refondation.
- CTB : fusion des régions, départements et agences de l’eau en une seule entité de bassin, avec une Chambre Économique, Sociale et Environnementale de Bassin. Ce n’est plus une surcouche, c’est un changement de nature du territoire lui-même. → Métamorphose.
Ce triptyque a été vérifié comme relevant bien de trois natures différentes (trois questions distinctes), pas de trois intensités d’une même question.
Souveraineté Faire, même comparaison, avec un équilibre inélégant repéré chez Les Écologistes : soutien aux communautés d’énergie citoyenne et Convention citoyenne de l’énergie, tout en gardant une trajectoire pilotée par l’État. Deux logiques différentes cohabitent sans être résolues. À tester, dans un futur atelier, à l’aide du test de renoncement corrélé : ce geste citoyen s’accompagne-t-il d’un retrait de pouvoir de l’État ailleurs dans le programme énergétique, ou reste-t-il un ajout sans contrepartie ?
Format de restitution suggéré
Pour chaque souveraineté traitée, on construit un tableau par lieu constituant, quatre tableaux au total (Habiter, l’Autre, Accorder, Faire). Chaque tableau porte une colonne par acteur ou programme comparé. Dans chaque case, on indique le niveau d’engagement pour ce lieu-là, réorganisation, refondation ou métamorphose, suivi d’une justification courte, une à deux phrases, appuyée sur un élément concret du programme. Jamais une étiquette seule, sans preuve. En bas de l’ensemble des quatre tableaux, un paragraphe de synthèse par acteur, qui répond à la question de l’entretissage : quel lieu ce programme met-il en avant, lequel laisse-t-il flotter en arrière-plan ? Et si le résultat paraît déséquilibré, ce déséquilibre vient-il d’un choix assumé, un renoncement
>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>
Tous ces sujets extrêmement puissants, qui pourraient adhérer au final en attendant la crise:
30% de la population ?
Je suis curieux de savoir si Yves Cochet qui prédit l’effondrement de nos sociétés vers 2035 et qui explique que la solution pour continuer à vivre sera de faire communauté avec son entourage trouve une certaine résonance avec votre approche.
TAEN partage avec Cochet le diagnostic sur Faire et Habiter, l’échelle réelle, l’ancrage, la sobriété choisie, mais s’en écarte nettement sur Accorder et l’Autre, parce que la biorégion de Cochet organise la survie d’un cercle qui se choisit, alors que TAEN exige qu’on s’accorde justement avec ceux qu’on n’a pas choisis, le paysan, l’ouvrière, le voisin qu’on ne connaît pas, les générations qui viendront quel que soit leur lieu de naissance. … son survivalisme transparait trop dans ces choix …. d’une certaine manière il veut bien faire une biorégion des copains qui n’est qu’un agrandissement de l’habiter … ce qui ne permet pas d’aller vers « l’habitabilité de notre terre, objectif essentiel qui se réalise a partir de l’accorder !